Les missions du poste

Établissement : Université Paris-Saclay GS Economie & Management École doctorale : Droit, Economie, Management Laboratoire de recherche : RITM - Réseaux Innovation Territoires et Mondialisation Direction de la thèse : Pascal CORBEL ORCID 0000000299261651 Début de la thèse : 2026-10-01 Date limite de candidature : 2026-06-07T23:59:59 La transformation numérique bouleverse les économies africaines. En Afrique de l'Ouest, l'entrepreneuriat digital s'impose comme un moteur de croissance, porté par le mobile banking, les plateformes de e-commerce et les solutions SaaS adaptées aux réalités locales. Pourtant, cette dynamique se heurte à une limite fondamentale : les cadres managériaux classiques, forgés dans des contextes stables et institutionnalisés, peinent à rendre compte des arbitrages stratégiques des entrepreneurs ouest-africains.
Comment ces derniers protègent-ils leur innovation en l'absence de brevets ? Comment orchestrent-ils l'ouverture de leurs ressources technologiques, APIs, données, algorithmes, tout en préservant leur avantage concurrentiel ? Comment construisent-ils des écosystèmes viables dans des environnements où les actifs complémentaires sont fragmentés, voire défaillants ? C'est à cette triple interrogation que ce projet doctoral entend répondre.
Notre ancrage théorique repose sur les travaux de Pascal Corbel (2009) relatifs au management stratégique de la propriété intellectuelle et à l'ouverture sélective. Mais le contexte a changé. En 2009, les batailles de standards se jouaient autour des microprocesseurs et des formats DVD. En 2025, elles se jouent autour de l'intelligence artificielle, des plateformes cloud et des APIs ouvertes. Les startups africaines ne déposent pas de brevets, mais elles protègent leurs algorithmes. Elles n'achètent pas de licences logicielles, mais elles dépendent de Stripe, Twilio et AWS. Elles n'ouvrent pas leurs données par philanthropie, mais par calcul stratégique pour attirer des partenaires, construire des effets de réseau, ou accéder à des financements.
L'Afrique de l'Ouest n'est pas un simple terrain d'application. C'est un espace de mutation profonde, où se reconfigurent les logiques d'appropriation, de coopétition et de capture de valeur. À ce titre, elle offre un laboratoire original pour conceptualiser de nouveaux modèles de management adaptés aux écosystèmes contraints.
Historiquement, la littérature en sciences de gestion a d'abord appréhendé la propriété intellectuelle sous un prisme essentiellement juridique et défensif, considérant la protection formelle comme l'instrument ultime de captation de la rente technologique (Granstrand, 1999 ; Somaya, 2012). Toutefois, cette vision statique a été profondément bouleversée par les travaux fondateurs de Teece (1986), qui ont mis en exergue l'importance cruciale des régimes d'appropriabilité et la nécessité impérieuse de mobiliser des actifs complémentaires pour tirer véritablement profit d'une innovation. Dans le sillage de cette évolution, et face à l'émergence des paradigmes d'innovation ouverte (Chesbrough, 2003) qui ont rendu les frontières de la firme poreuses, la simple protection légale s'est avérée insuffisante pour garantir un avantage concurrentiel durable. C'est précisément dans cette riche filiation intellectuelle que s'inscrivent les travaux de Pascal Corbel. Ses recherches sur le management stratégique de la propriété intellectuelle posent une question simple mais décisive : comment une entreprise s'assure-t-elle qu'elle, et non ses concurrents, bénéficie de son innovation ? La réponse classique, breveter, protéger, fermer, ne suffit plus. Corbel montre que les entreprises performantes pratiquent l'ouverture sélective : elles ouvrent certaines ressources pour stimuler l'innovation externe, construire des standards ou attirer des partenaires, tout en gardant fermé ce qui constitue leur avantage concurrentiel.
Cette logique s'observe dans les batailles de standards technologiques. Sun Microsystems ouvre ses microprocesseurs SPARC pour imposer son architecture, tout en contrôlant les licences stratégiques. Intel alterne entre ouverture (pour favoriser l'adoption du x86) et fermeture (pour bloquer les clones). L'innovation n'est plus un acte isolé : elle se déploie dans des écosystèmes où coopération et compétition se mêlent.
Corbel identifie également une transition fondamentale dans le cycle de vie des innovations. Les industries commencent par une phase d'innovation produit intense, puis se stabilisent autour d'un design dominant avant de basculer vers l'innovation de procédé. Cette dynamique suppose une capacité organisationnelle à naviguer entre exploration (recherche de nouveautés radicales) et exploitation (amélioration incrémentale). C'est ce qu'il appelle la méta-compétence : savoir à la fois capitaliser sur ses ressources existantes et en construire de nouvelles.
Mais ce cadre, aussi robuste soit-il, a été pensé pour des contextes où les brevets fonctionnent, où les régulateurs stabilisent les règles du jeu, où les actifs complémentaires (distribution, financement, légitimité) sont accessibles. Qu'advient-il lorsque ces conditions ne sont pas réunies ?

Le prolongement nécessaire : écosystèmes, plateformes et IA (2025)
En 2025, les startups digitales africaines évoluent dans un monde radicalement différent. Elles ne déposent pas de brevets, trop coûteux, trop lents, trop inefficaces face au piratage. Elles protègent leurs algorithmes par le secret, leurs données par des clauses contractuelles, leur réputation par la vitesse d'exécution. L'appropriation formelle cède la place à des stratégies d'appropriation informelle.
Dans cette perspective, et comme l'ont récemment démontré Corbel et Kadji Ngassam (2024) dans le contexte spécifique des éditeurs de logiciels open source, des actifs immatériels comme la marque et la confiance qu'elle génère s'érigent désormais en mécanismes centraux de captation de valeur. Lorsque la technologie sous-jacente est accessible à tous ou s'appuie sur des standards ouverts, c'est l'orchestration minutieuse de la réputation locale qui recrée une barrière à l'entrée. Par ailleurs, ces dynamiques de marché s'inscrivent pleinement dans une économie de réseaux où la conquête des utilisateurs obéit aux logiques de verrouillage (lock-in) et de rendements croissants théorisées par Shapiro et Varian (1999), obligeant ainsi les startups ouest-africaines à repenser l'ensemble de leurs arbitrages stratégiques.
Parallèlement, elles dépendent massivement de plateformes globales. AWS leur fournit l'infrastructure cloud. Stripe gère leurs paiements. Twilio connecte leurs clients. OpenAI alimente leurs chatbots. Cette dépendance crée une vulnérabilité stratégique : un changement tarifaire, une coupure de service, une modification d'API peut fragiliser l'ensemble du modèle économique. Les travaux d'Adner (2017) sur l'orchestration d'écosystème et de Jacobides (2018) sur la gouvernance des plateformes deviennent essentiels pour comprendre ces dynamiques.
L'ouverture sélective prend ici une forme nouvelle. Les startups africaines ouvrent leurs APIs pour attirer des développeurs tiers, mais gardent fermées leurs bases de données clients. Elles participent à des standards open source (Linux, PostgreSQL, React) pour réduire leurs coûts de développement, mais protègent farouchement leurs modèles d'IA entraînés sur des données locales. L'arbitrage n'est plus seulement technologique : il est stratégique, financier, territorial.
Enfin, l'intelligence artificielle redessine les frontières de l'appropriabilité. Un algorithme de recommandation n'est pas brevetable, mais il devient l'actif central d'une fintech. Un chatbot en hassanya n'a pas de valeur juridique protégeable, mais il constitue une barrière à l'entrée pour les concurrents non locaux. Les régimes d'appropriabilité faibles décrits par Teece (1986) obligent les entrepreneurs à miser sur les actifs complémentaires : réseau de distribution, légitimité auprès des régulateurs, vitesse de mise sur le marché.
L'Afrique de l'Ouest comme laboratoire conceptuel
L'Afrique de l'Ouest n'est donc pas un cas particulier qu'il faudrait traiter à part. C'est un cas révélateur de ce que devient l'innovation lorsque les institutions formelles sont faibles et que les acteurs doivent inventer leurs propres mécanismes de coordination. Les travaux de Khanna et Palepu (2010) sur les vides institutionnels, ceux de Zeschky et al. (2014) sur l'innovation frugale, et ceux de Nambisan (2017) sur l'entrepreneuriat digital convergent : les entrepreneurs des marchés émergents ne se contentent pas d'imiter les modèles du Nord en version dégradée. Ils créent des configurations originales, adaptées à leurs contraintes, et souvent transférables ailleurs.
C'est précisément cette dynamique que ce projet doctoral entend documenter et théoriser. Comment les entrepreneurs digitaux ouest,africains orchestrent,ils l'ouverture sélective de leurs ressources technologiques pour créer et capter de la valeur dans des écosystèmes contraints ? La réponse à cette question permettra de prolonger les travaux de Corbel dans un contexte où l'appropriation formelle est faible, la dépendance aux plateformes est forte, et l'innovation passe autant par les algorithmes que par les actifs complémentaires.
QUESTION DE RECHERCHE ET MÉTHODOLOGIE
La question centrale
Comment les entrepreneurs digitaux ouest africains orchestrent-ils l'ouverture sélective de leurs ressources technologiques (propriété intellectuelle, standards, plateformes) pour créer et capter de la valeur dans des écosystèmes contraints ?
Cette question s'articule autour de deux axes complémentaires. La première porte sur la gouvernance de l'ouverture sélective : quelles ressources les entrepreneurs ouvrent-ils, lesquelles protègent-ils, et comment gèrent-ils cette tension en l'absence de mécanismes formels de protection ? Le second examine l'orchestration d'écosystème : comment ces entrepreneurs construisent-ils des partenariats, mobilisent-ils des actifs complémentaires, et composent-ils avec la dépendance aux plateformes globales pour scaler durablement ?
Ces deux axes irrigueront quatre articles empiriques complémentaires. Les deux premiers approfondiront les logiques de structuration managériale et d'appropriation en régime d'appropriabilité faible. Les deux suivants analyseront la gestion de la dépendance aux plateformes et proposeront un modèle intégratif des configurations gagnantes en contexte contraint.
Méthodologie
Ce projet adopte une démarche qualitative exploratoire, ancrée dans la théorisation enracinée (Glaser & Strauss, 1967 ; Eisenhardt, 1989). Nous partons des pratiques réelles des entrepreneurs pour faire émerger des régularités et des tensions stratégiques. Le design de recherche repose sur une étude multi-cas (Yin, 2018) conduite selon une logique de réplication : chaque cas est analysé individuellement avant d'être comparé aux autres pour identifier les patterns récurrents et les variations significatives.
Le terrain principal est la Mauritanie, avec des extensions au Sénégal, à la Côte d'Ivoire et au Bénin. L'échantillon initial comprend les sept finalistes du BMCI Business Challenge 2024, diagnostiqués à l'aide du Lean Canvas et de l'Investment Readiness Level (IRL). Ces outils mesurent la maturité managériale sur huit dimensions : problème et opportunité, solution et proposition de valeur, taille et accessibilité du marché, modèle économique, traction et validation terrain, équipe et gouvernance, stratégie de croissance, finances et viabilité. L'échantillon sera ensuite élargi à vingt startups pour enrichir les comparaisons sectorielles et géographiques.
Les données proviendront de trois sources. Les entretiens semi-directifs avec fondateurs, investisseurs, responsables d'incubateurs et régulateurs permettront de saisir les arbitrages stratégiques et les dynamiques d'écosystème. Les documents internes et traces numériques, business plans, termes d'utilisation des APIs, contrats de partenariat, dépôts de marques, repositories GitHub, compléteront cette analyse. L'observation participante, rendue possible par ma position de chef de projet incubation entrepreneurial, offrira un accès privilégié aux négociations, aux pivots et aux reconfigurations organisationnelles en temps réel.
L'analyse suivra une logique itérative en trois temps. Le codage ouvert identifiera les pratiques récurrentes. Le codage axial les regroupera en catégories conceptuelles. La théorisation construira des modèles explicatifs qui seront validés par retour aux acteurs via des focus groups et des entretiens de confirmation. Corbel (2009) rappelle que l'innovation ne suit pas un processus linéaire. Les industries traversent des phases où l'innovation produit domine, avant de se stabiliser autour d'un design dominant puis de basculer vers l'innovation de procédé. Cette dynamique suppose une capacité organisationnelle à naviguer entre exploration et exploitation, ce qu'il appelle la méta-compétence. Notre méthodologie capte précisément ces transitions : les diagnostics IRL permettent de mesurer à quel moment un projet passe de l'exploration (validation du problème et de la solution) à l'exploitation (optimisation du modèle économique et scaling).
Ce projet doctoral vise à produire des contributions théoriques, empiriques et managériales qui dépassent le seul cas ouest-africain.
Sur le plan théorique, il prolonge les travaux de Corbel (2009) sur l'ouverture sélective dans un contexte où les mécanismes formels de protection sont défaillants. Là où Corbel analyse les arbitrages stratégiques dans des régimes d'appropriabilité moyens à forts, notre recherche examine comment ces arbitrages se reconfigurent lorsque les brevets sont inaccessibles, les régulateurs absents, et les actifs complémentaires fragmentés. Elle articule également les cadres de Teece (1986) sur la capture de valeur et d'Adner (2017) sur l'orchestration d'écosystème pour comprendre comment les entrepreneurs compensent la faiblesse institutionnelle par la mobilisation de ressources informelles : réputation, vitesse d'exécution, contrôle des données, effets de réseau locaux.
Sur le plan empirique, ce projet documente des pratiques managériales encore peu étudiées. Comment les entrepreneurs digitaux africains protègent-ils leurs algorithmes en l'absence de brevets ? Comment négocient-ils avec les plateformes globales (AWS, Stripe, Twilio) pour réduire leur dépendance ? Quels actifs complémentaires mobilisent-ils pour construire des barrières à l'entrée ? Les quatre articles fourniront des réponses ancrées dans des cas réels, permettant d'enrichir la compréhension de l'entrepreneuriat digital en contexte contraint.
Sur le plan managérial, les retombées sont multiples. Un guide de diagnostic sera développé pour les incubateurs, leur permettant d'évaluer les stratégies d'ouverture sélective de leurs startups et d'identifier les vulnérabilités liées à la dépendance aux plateformes. Un policy brief destiné aux bailleurs et aux gouvernements proposera des leviers institutionnels pour soutenir l'appropriation informelle (registres de marques simplifiés, arbitrage commercial rapide, soutien aux standards locaux). Enfin, la participation à l'Observatoire des jeunes entreprises de Paris-Saclay facilitera les comparaisons Europe-Afrique et les transferts de pratiques.
L'Afrique de l'Ouest n'est pas un cas particulier. C'est un révélateur de ce que devient l'innovation lorsque les institutions formelles sont faibles et que les acteurs doivent inventer leurs propres mécanismes de coordination. Les configurations stratégiques identifiées ici sont transférables à d'autres marchés émergents confrontés aux mêmes défis : Asie du Sud-Est, Amérique latine, Europe de l'Est. Ce projet contribue ainsi à élargir les frontières géographiques et conceptuelles du management stratégique de l'innovation.

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