Les missions du poste

Établissement : Université Paris-Saclay GS Sociologie et Science Politique
École doctorale : Sciences Sociales et Humanités
Laboratoire de recherche : Institutions et Dynamiques Historiques de l'Economie et de la Société
Direction de la thèse : Pierre PéNET ORCID 0000000159603103
Début de la thèse : 2026-10-01
Date limite de candidature : 2026-05-01T23:59:59

Les analyses du financement de la transition écologique se sont principalement concentrées sur le rôle des États et des instruments publics de l'action climatique, inscrivant la question environnementale dans une conception étatique de l'intérêt général. Pourtant, dans un contexte de désengagement relatif des États européens et de valorisation croissante de l'initiative privée, une part croissante des ressources consacrées aux causes environnementales provient désormais d'acteurs non publics, et notamment de la philanthropie. L'orientation effective de ces fonds ne dépend pas directement des philanthropes eux-mêmes, mais d'un ensemble d'intermédiaires professionnels qui sélectionnent et hiérarchisent les causes à soutenir. Cette thèse propose d'enquêter sur ces conseiller·ères en philanthropie afin de comprendre comment leurs pratiques, leurs trajectoires et leurs intérêts contribuent à définir ce qui mérite - ou non -d'être financé au nom de la transition écologique.

En se concentrant sur les acteur·rices philanthropiques, ce projet de recherche s'inscrit dans un déplacement du regard par rapport aux approches dominantes des mobilisations écologiques (Comby & Dubuisson-Quellier, 2023). Si certains travaux ont analysé le rôle d'acteur·rices associatifs dans la constitution de l'environnement en problème public (Lascoumes, 2018), celui des acteurs philanthropiques dans l'action collective et le financement de la transition écologique reste globalement éludé. Les rares travaux existants mettent au jour une dynamique de réorientation d'une partie des fondations vers les questions climatiques : la philanthropie environnementale permet la mise en réseaux d'acteurs publics et privés, l'alignement stratégique autour des dispositifs de gouvernance climatique et le façonnage des cadrages dominants de l'action climatique (Morena, 2018). Ils mettent également en évidence la position hybride des fondations, à la croisée de la finance et de la mission d'intérêt général (Monier & Liu, 2024). Ces travaux étudient ainsi la philanthropie avant tout au prisme de ses effets, sans toutefois saisir empiriquement les pratiques concrètes et les arbitrages opérés au quotidien par les acteur·rices qui font vivre ces organisations. De plus, la philanthropie est appréhendée comme un acteur collectif relativement homogène, au détriment d'une analyse fine de ses divisions internes, de ses professionnel·les et de leurs trajectoires. Ce projet de thèse centré sur les intermédiaires de la philanthropie permettra de combler cet angle mort dans la littérature. Cette recherche vise également à identifier des processus plus profonds qui touchent la réorganisation même du secteur de la philanthropie. D'une part, le verdissement des dons s'accompagne d'une rationalisation croissante du champ d'activité, autrement dit, de la recherche d'efficacité et de maximisation de l'impact qui le façonnent. De l'autre, le verdissement accentue la financiarisation de la philanthropie, qui se traduit par la mobilisation de logiques et d'outils financiers dans le champ d'activité, comme en témoigne le développement d'une « philanthropie de risque » (Martin, 2007). En ce sens, la philanthropie environnementale est décrite par les travaux existants comme étant portée par des logiques stratégiques et entrepreneuriales proches de la venture philanthropy, et mise au service d'une vision réformiste de l'écologie, centrée sur l'innovation et les mécanismes de marché (Morena, 2023). Néanmoins, en contrepoint de cette vision néo-managériale de la philanthropie, la rationalisation par les indicateurs de performance admet certaines limites comme le montre la promotion d'une philanthropie « basée sur la confiance », davantage centrée sur la relation entre donateur·rices et bénéficiaires (Kiremitdjian, 2025). La publication par la Fondation de France du rapport La philanthropie face aux défis environnementaux : enjeux et perspectives pour une transition juste, qui recommande explicitement le développement d'une philanthropie fondée sur la confiance dans le domaine climatique, suggère que cette inflexion normative traverse également la philanthropie environnementale. Les transformations contemporaines du champ philanthropique posent enfin l'enjeu de l'homogénéisation des pratiques françaises en matière de don avec les pratiques internationales, notamment étatsuniennes. En France, les groupes qui investissent le secteur sont divers et se multiplient même, contribuant à ce qui est parfois qualifié d'éclatement du phénomène (Duvoux, 2018). Ainsi, la sociologie des organisations propose d'étudier des groupes d'acteurs plus ou moins émergents et dominants dans le secteur, et qui peuvent prendre la forme de grandes fondations voire de regroupements de fondations, ou bien de think tanks, d'agences de relations publiques ou de cabinets de conseil. Cette thèse s'intéresse à ces nouveaux·lles professionnel·les qui restent méconnu·es.

L'étude de la philanthropie environnementale s'inscrit dans des enjeux économiques majeurs : en France, bien que les dépenses philanthropiques atteignent environ 16 milliards d'euros par an, portées par la progression du mécénat et des dons des particuliers, seuls 3 % de ces montants sont aujourd'hui consacrés à l'environnement. Ce décalage entre l'existence de ressources privées significatives et leur faible mobilisation en faveur de la transition écologique, dont les besoins de financement ont été estimés à 66 milliards d'euros par an par le rapport Pisani-Ferry, interroge la capacité de la philanthropie à contribuer, à l'avenir, au financement de la transition écologique. Les résultats de la thèse pourraient ainsi éclairer les conditions dans lesquelles des capitaux privés peuvent être réorientés vers des objectifs environnementaux, et contribuer aux réflexions sur la soutenabilité économique de la transition. Dans un contexte politique marqué par la montée de discours et mobilisations anti-écologistes, qui reconfigurent les conditions de légitimation des politiques climatiques et de leurs modes de financement, analyser la philanthropie environnementale permet de mieux comprendre les recompositions contemporaines des rapports entre État, acteurs privés et société civile. À mesure que la France entre dans une phase de transmissions intergénérationnelles de patrimoine d'une ampleur inédite et que se développe un secteur professionnel dédié à l'accompagnement philanthropique, notamment au sein des family offices, la question de l'orientation des dons devient un enjeu structurant. Enfin, le développement des pratiques philanthropiques, encore moins développées en France que dans les sociétés anglo-saxonnes, participe d'une transformation des représentations de l'intérêt général, du rôle des grandes fortunes et des modalités légitimes de financement des causes collectives. En interrogeant la possibilité que la philanthropie constitue, à terme, une alternative partielle au financement public de la transition écologique, cette recherche contribue à analyser une recomposition plus large des normes culturelles relatives à la solidarité, à la responsabilité environnementale et à la transmission du capital. Ainsi, au croisement des dimensions économique, sociale et culturelle, cette thèse entend produire des résultats susceptibles d'éclairer les transformations contemporaines des modes de financement et de légitimation de la transition écologique.

La première année de thèse sera consacrée à l'approfondissement de la revue de littérature et à la consolidation ducadre théorique, en articulant sociologie des élites, analyse des intermédiaires et théorie des champs. Elle seraégalement dédiée à la négociation de l'accès aux données statistiques relatives aux flux philanthropiques, ainsi qu'à lafinalisation du protocole d'enquête (échantillonnage des cabinets de conseil, identification des fondations et desdispositifs d'intermédiation à observer). Les deuxième et troisième années seront consacrées à la conduited'entretiens approfondis avec des conseiller·ères en philanthropie, à des observations au sein de cabinets etd'organisations structurantes du secteur, ainsi qu'à l'exploitation des données quantitatives obtenues. Cette phasepermettra d'analyser conjointement les trajectoires des intermédiaires, leurs pratiques professionnelles et les logiquesde réorientation des dons vers la transition écologique. Les premiers résultats pourront faire l'objet decommunications, par exemple lors des congrès de l'Association française de sociologie et de rencontres internationalesen sociologie économique et politique à la fin de la troisième année. La quatrième année sera principalementconsacrée à la rédaction du manuscrit, à la valorisation scientifique des résultats et au dépôt de candidatures à despostes d'ATER. La soutenance est envisagée à la fin de cette quatrième année, dans la continuité des travauxempiriques et analytiques menés au cours des années précédentes.

Le profil recherché

Profil spécialisé en sociologie/science politique avec expérience de recherche sur les questions de mécénat et de philanthropie

Postuler sur le site du recruteur

Ces offres pourraient aussi vous correspondre.