Thèse Toutes et Tous Égaux Face au Mur la Pratique de l'Escalade de Bloc dans les Salles Privées Marchandes Entre Massification et Élitisation H/F - Doctorat.Gouv.Fr
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- Doctorat.Gouv.Fr
Les missions du poste
Établissement : Université Paris Cité École doctorale : Sciences du Sport, de la Motricité et du Mouvement Humain Laboratoire de recherche : Institut des Sciences du Sport-Santé de Paris Direction de la thèse : Nicolas BESOMBES ORCID 0000000301320332 Début de la thèse : 2026-10-01 Date limite de candidature : 2026-05-08T23:59:59 Contexte
L'escalade de bloc en salles privées connaît depuis une décennie une expansion spectaculaire, portée par l'essor des structures artificielles, la médiatisation olympique et l'urbanisation des pratiques. Cette « indoorisation » transforme profondément la culture de l'escalade, autrefois centrée sur la montagne et encadrée par le Club Alpin Français. Les salles privées, désormais plus de trois cents en France, proposent une pratique autonome, accessible, flexible et fortement commercialisée, intégrant restauration, bienêtre et activités complémentaires. Elles revendiquent une image inclusive et ouverte à toutes et tous. Pourtant, cette massification interroge : l'escalade reste historiquement associée aux classes dotées d'un fort capital culturel, et les salles privées demeurent concentrées dans des espaces urbains gentrifiés, avec des tarifs élevés et une sousreprésentation visible des publics populaires et racisés. Parallèlement, les rapports sociaux de sexe demeurent peu étudiés dans ce contexte. Alors que l'escalade en salle semble moins marquée par la virilité sportive traditionnelle, les normes de genre continuent de structurer les interactions, les techniques du corps et l'appropriation de l'espace. Les rares travaux existants montrent que les pratiques restent genrées, notamment chez les adolescent·es, mais on ignore comment ces dynamiques se rejouent dans les salles privées, espaces mixtes, non encadrés et fortement codifiés.Objectif
La thèse vise à analyser comment les rapports de classe et de genre s'expriment, se négocient et se transforment dans les salles privées d'escalade de bloc. Trois axes structurent l'enquête. Le premier consiste à identifier les freins matériels, symboliques et interactionnels à la pratique, en particulier pour les femmes et les classes populaires, et à documenter les expériences de stigmatisation, d'exclusion ou d'ajustement identitaire. Le deuxième porte sur les usages du corps : techniques mobilisées, gestes valorisés, manières de grimper, gestion de l'apparence et appropriation sexuée ou socialement située de l'espace. Le troisième analyse les interactions sociales ordinaires entre grimpeur·ses : encouragements, conseils, mise en scène de soi, rituels implicites, hiérarchies informelles et négociation des rôles (parer, brosser, coacher, performer). L'objectif global est de comprendre comment se fabrique l'ordre social d'un microcosme sportif en pleine mutation, présenté comme démocratique mais traversé par des rapports de pouvoir subtils.
Méthode
La recherche adopte une démarche ethnographique sur 24 à 30 mois, inscrite dans la tradition interactionniste. Trois outils principaux sont mobilisés :
- Observation participante et non participante dans plusieurs salles privées, permettant de saisir les interactions, les usages corporels, les dynamiques spatiales et les rituels informels. Le chercheur, luimême grimpeur, adopte une position de « membre à part entière », facilitant l'accès aux situations ordinaires et aux significations internes du groupe.
- Entretiens compréhensifs avec des grimpeur·ses de différents niveaux, âges, genres et milieux sociaux, afin de recueillir leurs expériences, leurs perceptions des normes, leurs stratégies d'ajustement et leurs éventuels vécus de discrimination.
- Analyse documentaire des communications marketing, réseaux sociaux, sites web et discours institutionnels des salles, pour comprendre les imaginaires mobilisés et les représentations de l'inclusivité.
L'ensemble des données fera l'objet d'une analyse thématique et interactionnelle, attentive aux microprocessus de domination, de distinction et de négociation identitaire. Le contexte scientifique de cette recherche s'inscrit dans un ensemble de travaux qui analysent les pratiques sportives comme des espaces sociaux traversés par des rapports de pouvoir, des normes corporelles et des logiques de distinction. Dans la lignée de la sociologie du sport (Pociello, 1981 ; Elias & Dunning, 1994), l'escalade de bloc apparaît comme un terrain privilégié pour observer les effets de la marchandisation, de la massification et de l'urbanisation des pratiques (Van Bottenburg & Salome, 2010), qui transforment les conditions d'accès et les publics. Les recherches sur les rapports sociaux de sexe montrent que le sport demeure un lieu de production et de reproduction des normes de genre (Bourdieu, 1998 ; Connell, 2014), même dans des pratiques perçues comme plus mixtes ou moins viriles. Les travaux sur les sports dits masculins (Mennesson, 2004 ; Louveau, 2004 ; Bohuon, 2012) éclairent la manière dont les femmes doivent composer avec des attentes sexuées, tandis que des études récentes sur l'escalade (Mardon, 2024) montrent que les techniques du corps restent genrées, même en contexte mixte. Parallèlement, la sociologie des rapports de classe (Bourdieu, 1979 ; Moraldo, 2021) rappelle que les pratiques sportives sont socialement situées, et que les espaces marchands comme les salles privées d'escalade participent à des dynamiques de distinction et de gentrification. Enfin, l'approche interactionniste (Goffman, 1956 ; Becker, 1963 ; Hughes, 1996) fournit un cadre essentiel pour analyser les microinteractions, les rituels implicites, les mises en scène de soi et la gestion des stigmates (Goffman, 1975) dans les situations ordinaires de pratique. À la croisée de ces champs, le contexte scientifique met en lumière la nécessité d'étudier les salles privées de bloc comme des microcosmes où se rejouent, parfois de manière subtile, les rapports sociaux de genre et de classe, malgré un discours d'accessibilité et d'inclusivité. Les objectifs scientifiques visent à produire des connaissances nouvelles sur la manière dont les rapports sociaux se rejouent dans un espace sportif marchand contemporain. La recherche cherche à comprendre comment les rapports de genre et de classe s'expriment, se négocient ou se transforment dans les salles privées d'escalade de bloc, à travers les interactions, les usages du corps et l'appropriation de l'espace. Elle ambitionne d'éclairer les mécanismes subtils de distinction, de domination ou d'exclusion qui persistent dans un loisir présenté comme démocratisé, et de contribuer à la sociologie du sport en documentant un terrain encore peu exploré. Elle vise également à enrichir les approches interactionnistes en montrant comment les individus mettent en scène leur identité, gèrent les stigmates et ajustent leurs comportements dans un contexte de mixité relative et de forte codification sociale.
Objectifs opérationnels :
- Repérer les freins à la pratique (matériels, symboliques, interactionnels) rencontrés par les femmes, les classes populaires et les publics minorisés dans les salles privées de bloc.
- Documenter les expériences vécues : stéréotypes, microviolences, discriminations, stratégies d'évitement ou de gestion de stigmates.
- Analyser les usages du corps : techniques mobilisées, gestes valorisés, manières de grimper, postures, gestion de l'apparence, appropriation sexuée ou socialement située de l'espace.
- Observer les interactions sociales : conseils, entraide, compétition, rituels implicites, hiérarchies informelles entre niveaux, genres ou groupes.
- Identifier les normes implicites qui organisent la vie sociale des salles privées et structurent les rapports de pouvoir.
- Décrire les mises en scène de soi et les stratégies interactionnelles (présentation de soi, dramaturgie, gestion du regard des autres).
- Comprendre comment les identités sociales (genre, classe, niveau sportif) sont négociées, renforcées ou contestées dans les situations ordinaires de pratique. La méthode repose sur une ethnographie interactionniste menée sur une longue durée afin de saisir les pratiques, les usages du corps et les interactions sociales dans leur déroulement concret au sein des salles privées d'escalade de bloc. Cette approche s'inscrit dans l'héritage de l'École de Chicago, qui valorise l'immersion prolongée et l'observation des situations ordinaires pour comprendre comment les normes et les rapports sociaux se fabriquent dans l'action. Elle permet d'appréhender les dynamiques de genre et de classe non pas comme des catégories abstraites, mais comme des réalités incarnées, négociées et parfois contestées dans les interactions quotidiennes.
L'observation participante et non participante constitue le coeur du dispositif méthodologique. Le chercheur adopte une position de « membre à part entière » du milieu, ce qui facilite l'accès aux rituels implicites, aux hiérarchies informelles et aux manières différenciées d'occuper l'espace. Cette immersion permet d'observer les gestes, les postures, les techniques du corps, les formes d'entraide ou de compétition, ainsi que les microinteractions qui structurent la vie sociale des salles. Des grilles d'observation permettent également de relever des indicateurs quantitatifs simples (fréquentation, répartition par genre, occupation des zones).
Les observations sont complétées par des entretiens compréhensifs menés auprès de grimpeur·ses de différents âges, niveaux, genres et milieux sociaux. Ces entretiens visent à recueillir les expériences vécues, les perceptions des normes implicites, les éventuels sentiments de légitimité ou d'exclusion, ainsi que les stratégies de gestion des stigmates ou d'ajustement identitaire. Ils permettent d'accéder à la dimension subjective des pratiques, souvent difficile à saisir par l'observation seule.
Enfin, une analyse documentaire des communications des salles (sites web, réseaux sociaux, discours marketing) éclaire les imaginaires, les valeurs et les représentations promues par ces espaces marchands. Elle permet de mettre en perspective les pratiques observées avec les discours institutionnels sur l'inclusivité, la mixité ou la démocratisation.
L'ensemble des matériaux recueillis fait l'objet d'une analyse thématique inductive, attentive aux régularités, aux tensions et aux mécanismes interactionnels qui structurent ce microcosme sportif. Cette méthode vise ainsi à comprendre comment, dans un espace présenté comme accessible et inclusif, se rejouent et se négocient des rapports de genre et de classe à travers les corps, les gestes et les interactions.
Le profil recherché
Le profil du doctorant recherché correspond à une personne disposant d'une solide formation en sciences sociales du sport et d'une réelle capacité à mener une ethnographie longue, exigeante et réflexive dans des espaces sportifs marchands. Le ou la candidate doit avoir achevé un Master 2 en STAPS (sociologie), sociologie, anthropologie ou disciplines proches, avec un mémoire de recherche attestant d'une maîtrise des cadres théoriques mobilisés dans le projet : sociologie du sport, rapports sociaux de genre et de classe, interactionnisme, ethnographie des pratiques corporelles. Une excellente capacité d'analyse et de rédaction est indispensable, notamment en vue de la production d'articles scientifiques et de communications.
Sur le plan méthodologique, le projet requiert une personne à l'aise avec l'observation participante, la tenue d'un journal de terrain, l'analyse des microinteractions et la conduite d'entretiens compréhensifs. Une première expérience d'enquête qualitative, idéalement ethnographique, constitue un atout important. Le ou la doctorante doit être capable de produire des descriptions fines, de coder et d'analyser des données qualitatives, et de maintenir une posture réflexive sur sa présence, ses effets sur le terrain et les enjeux éthiques associés à l'enquête.
Le terrain exige également certaines dispositions personnelles. Une pratique régulière de l'escalade de bloc (ou, à défaut, une forte motivation pour s'y engager durablement) facilitera l'intégration dans les salles privées et la compréhension des dynamiques corporelles et interactionnelles propres à ce milieu. Le ou la candidate doit être en mesure de fréquenter le terrain plusieurs fois par semaine, à des horaires variés, et d'interagir avec des publics diversifiés : pratiquant·es débutant·es ou expérimenté·es, salarié·es des salles, publics minorisés. Une aisance relationnelle, une écoute attentive et une sensibilité aux enjeux de vulnérabilité (genre, classe, stigmates) sont essentielles.
Enfin, le projet nécessite des qualités humaines et professionnelles fortes : autonomie dans l'organisation du travail, rigueur scientifique, sens de l'éthique, discrétion, capacité à travailler en équipe et à participer à la dynamique collective du laboratoire. Le ou la doctorante doit faire preuve de curiosité intellectuelle, d'ouverture théorique et d'une réelle appétence pour l'écriture scientifique. L'ensemble de ces compétences permettra de mener une enquête ethnographique approfondie et de produire des analyses nuancées sur les rapports sociaux à l'oeuvre dans les salles privées d'escalade de bloc.